Retour sommaire14 ème Journée du CENTRE RENE HUGUENIN Mars 2000
Brigitte de la LANDE
Service de Radiothérapie, Centre René Huguenin, Saint
Cloud
La radiothérapie a longtemps été le traitement standard des cancers bronchiques non à petites cellules non opérables seule, puis avec une chimiothérapie dinduction. Néanmoins les résultats restent médiocres, à la fois en raison du non contrôle des métastases à distance, mais également en raison des échecs du contrôle de la maladie loco-régionale survenant dans plus de 80 % des cas. Ce mauvais résultat provient dune insuffisance de la dose délivrée, celle-ci étant limitée par la tolérance des organes critiques inclus dans les volumes dirradiation et dautre part dune mauvaise appréciation des volumes à traiter.
Nous allons passer en revue les modalités récentes de la radiothérapie visant à améliorer ces résultats. Deux axes de recherche se dessinent : dune part les progrès des techniques de radiothérapie permettant daugmenter les doses, dautre part les avancées récentes des associations chimio-radiothérapiques.
I - Progrès des modalités de la radiothérapie
1 - La radiothérapie conformationnelle
Elle a pour but de délivrer une irradiation de haute précision par lutilisation des développements récents des technologies afin doptimiser lirradiation des volumes cible et dépargner les tissus sains. Il est donc possible de concevoir une augmentation de la dose dans le volume tumoral sans excès de toxicité sur les tissus sains.
La première étape passe par lacquisition des données anatomiques par un scanner en position de traitement avec ou sans moyen de contention. Les images sont ensuite transférées sur la console de dosimétrie. Les volumes tumoraux et les organes sains sont contourés soit manuellement soit automatiquement. Les marges de sécurité se font par expansion automatique. Les logiciels actuels permettent davoir une représentation en trois dimensions grâce aux reconstructions virtuelles et permettent dadapter au mieux les isodoses et de visualiser lirradiation du volume tumoral et des tissus sains. En complément il est possible davoir des histogrammes dose volume qui nous indique par exemple quel pourcentage de volume pulmonaire reçoit une dose donnée. Ces informations permettent destimer les risques pris vis-à-vis des organes critiques.
La dosimétrie prévisionnelle est effectuée par ordinateur et plusieurs plans de traitements peuvent être proposés. Le radiothérapeute pourra ainsi choisir en fonction de la répartition voulue dans le volume cible mais également en fonction des contraintes liées aux tissus sains du patient au cas par cas. Ainsi une étude de la répartition des volumes de ventilation pourra faire préférer telle conformation par rapport au poumon fonctionnel. La tomographie par émission de positons (TEP) permet daffiner le repérage des adénopathies métastatiques.
Plusieurs études de phase I ont testé une augmentation de dose de 60 à 82 Gy (1). Le contrôle local était de 30 % et variait en fonction de la taille tumorale avec une survie spécifique à 2 ans de lordre de 35 % sans toxicité majeure. Une étude est en cours au sein du RTOG dans laquelle lescalade de dose est différente en fonction du volume de poumon sain recevant plus de 20 Gy .
Une autre question reste sans réponse actuellement : faut-il inclure dans le volume dirradiation les aires ganglionnaires à risque denvahissement microscopique (2) ? En effet, leur inclusion entraîne une nette augmentation du volume pulmonaire sain dans les territoires irradiés. En raison des progrès de limagerie et avec lassociation dune chimiothérapie , certaines équipes ont proposé de réduire les volumes cible à la tumeur et aux aires ganglionnaires dont lenvahissement est patent .
2 - La modulation dintensité
La modulation dintensité est une étape supérieure à la radiothérapie conformationnelle. Son concept repose sur des logiciels sophistiqués qui vont à partir des données du volume à irradier faire une planification inverse en modulant lintensité de la dose grâce à linterposition de lames issues du collimateur de façon statique ou dynamique. Ces techniques permettent dobtenir des isodoses de forme concave utiles pour épargner la moelle par exemple pour des tumeurs médiastinales proches du rachis. Elles permettent également de trouver des orientations complexes des faisceaux pour traverser le moins possible le poumon sain. La modulation dintensité a un coût important en matériel et en temps humain et doit être évaluée. Elle est en train dêtre mise en route dans plusieurs centres en France .
3 - Le fractionnement de la dose
La radiothérapie standard délivre 5 séances de 1.8 à 2 Gy par semaine à raison dune séance par jour. Lhyperfractionnement consiste à délivrer 2 à 3 séances par jour en diminuant la dose par séance en laissant un temps de repos de 4 à 6 heures. Les intérêts théoriques de ce schéma sont la diminution de la repopulation tumorale entre deux séances, la possibilité daugmenter la dose totale sans toxicité majeure.
Le RTOG a effectué un essai randomisé montrant un avantage pour une radiothérapie hyperfractionnée de 69.6 Gy délivrée en six semaines (2 séances de 1.2 Gy par jour par rapport à une radiothérapie standard de 60 Gy en six semaines (1 séance de 2 Gy par jour) chez des patients stade IIIB(3). Les médianes de survie étaient de 12,4 versus 11,4 mois et la survie à 3 ans de 14% versus 9%. Une phase III du NCTTG comparait une radiothérapie standard à une radiothérapie hyperfractionnée en split course avec deux semaines de traitement à raison de 2 fractions de 1,5 Gy par jour 5 jours par semaine, repos de 2 semaines puis deux semaines de traitement identique (4). La radiothérapie était ou non associée à une chimiothérapie (cisplatine-étoposide) . Cet essai a été arrêté prématurément pour des raisons éthiques (le bras radiothérapie seule nétant alors plus accepté comme traitement de référence). Néanmoins sur les 99 patients inclus, le taux de réponse était supérieur dans le bras hyperfractionné (64%vs 38%) avec une survie sans progression locale plus longue indépendamment de ladministration ou non dune chimiothérapie. Le bénéfice était plus important pour les carcinomes non à petites cellules non épidermoïdes.
Cette théorie poussée à lextrême est représentée par le protocole CHART (Continuous Hyperfractionned Accelereted Radiation Therapy) qui délivre 3 séances de 1,5 Gy par jour pendant 12 jours y compris les week-end. Un essai de phase III a comparé ce schéma à une radiothérapie standard chez 563 patients (5). Un bénéfice significatif était retrouvé pour le CHART sur la survie (29% vs 20%, p=0.004) grâce à un meilleur contrôle local, le taux de métastases étant le même dans les deux bras de létude. Les toxicités sont plus importantes dans le bras accéléré avec 19% doesophagite grade 3 contre 3% pour le bras standard. Il faut souligner que lamélioration profite plus aux carcinomes épidermoïdes.
Des modalités moins contraignantes pour le patient et pour le personnel soignant ont été testées avec repos le week-end avec des résultats encourageants. Un essai de phase III mené par lECOG compare après une chimiothérapie dinduction par carboplatine-taxol une radiothérapie standard (64 Gy en 7 semaines) à une irradiation hyperfractionnée accélérée (57,8 Gy en 36 fractions et 15 jours ) testant lhypothèse dune meilleure survie portant à la fois sur les métastases à distance par lutilisation dune chimiothérapie première et sur le contrôle local par une radiothérapie accélérée.
5 / Les radioprotecteurs
Par définition un radioprotecteur doit permettre de limiter la toxicité de la radiothérapie sur les tissus sains sans modifier son action sur la tumeur.
Lamifostine posséde ces deux qualités(6). Elle est administrée sous forme de prodrogue et doit être activée sous laction dune enzyme membranaire, la phosphatase alcaline. Lactivité de cette phosphatase alcaline est ph-dépendante. Les tissus sains bien oxygénés ont un ph élevé permettant une activation de lenzyme contrairement aux tissus tumoraux mal oxygénés. Cette différence est à lorigine de leffet différentiel entre tissus sains et tumoraux.
Au niveau cellulaire lamifostine agit par captation des radicaux libres réduisant leur concentration cellulaire et par neutralisation des charges positives portées par les ions carbone des agents alkylants avant la liaison à lADN.
Ce médicament est commercialisé depuis peu pour la prévention des xérostomies aiguës ou tardives lors des traitements par radiothérapie des cancers ORL. Néanmoins son action en prévention de loesophagite qui est la toxicité limitante des escalades de dose ou des associations radiochimiothérapie nest pas encore démontrée de façon claire dans les cancers bronchiques. Un essai du RTOG devrait pouvoir répondre à cette question. Cet essai teste une chimiothérapie dinduction suivie dune association concomitante carboplatine taxol plus radiothérapie hyper-fractionnée avec ou sans amifostine.
II - Associations radiochimiothérapiques concomitantes
Deux approches des ces associations chimioradiothérapiques doivent être distinguées :
- Lutilisation de la chimiothérapie à doses non cytotoxiques est utilisée pour obtenir une potentialisation, cest à dire un effet supérieur à la radiothérapie seule par une augmentation de la radiosensibilité des tissus dans le volume irradié.
- Lutilisation de la chimiothérapie à doses cytotoxiques rend compte également dune radiosensibilisation à laquelle sajoute une coopération spatiale avec action de la chimiothérapie sur la tumeur mais également sur les éventuelles micro-métastases à distance.
1 / Association de la radiothérapie à une chimiothérapie radiosensibilisante
- Les sels de platine agissent essentiellement par une inhibition de la réparation des lésions cellulaires sub-létales ou létales induites par la radiothérapie à condition dêtre administrés avant lirradiation. Trois études randomisées comportant une radiosensibilisation avec du cisplatine ont été publiées. Seul lessai de lEORTC montrait un avantage en survie ( 26% vs 13%, p=0.009) pour le bras cisplatine quotidien 6 mg/m2+ radiothérapie par rapport à la radiothérapie seule (7). Cet avantage était lié à un meilleur contrôle local alors que le taux de métastases à distance était identique dans les deux bras. Les toxicités oesophagiennes nétaient pas augmentées dans le bras combiné. Le carboplatine a été également testé en phase II dans une étude française avec des résultats encourageants (8). Une étude de phase III na pas trouvé davantage à une radiothérapie avec du carboplatine hebdomadaire (100mg/m2 par semaine) doù lhypothèse dune meilleure radiosensibilisation par une administration quotidienne de sels de platine (9). La FNCLCC est en train de terminer une phase III dans laquelle, après deux cycles de chimiothérapie première (cisplatine-navelbine), les patients sont randomisés entre une irradiation standard et cette même irradiation associée à du carboplatine quotidien à la dose de 15 mg/m2.
- Létoposide est un inhibiteur de la topoisomérase II. Administré après lirradiation il entraîne un blocage des cellules en G2 /M et inhibe la réparation des radiolésions. Cette drogue est utilisée le plus souvent en association avec le cisplatine compte tenu de leur action synergique.
- Les taxanes agissent par stabilisation des microtubules et entraînent un arrêt de la mitose en phase G2 et M, phases dans lesquelles les cellules sont les plus sensibles à la radiothérapie. Les études in vitro ont conduit à proposer des schémas dadministration hebdomadaire pour obtenir une concentration cellulaire nécessaire à cette radiosensibilisation.
La toxicité limitante observée dans les phases I avec le paclitaxel était loesophagite. La dose recommandée a été fixée à 60 mg/m2par semaine. Choy a traité 33 patients présentant des stades IIIA et IIIB selon ce schéma avec une irradiation concomitante de 60Gy (10). Il rapporte un taux de réponse de 86 % dont 10% de réponses complètes, une médiane de survie à 20 mois et une survie à 2 ans de 33 %. Le taux doesophagite de grade 3-4 était de 37 %. Plusieurs équipes ont reproduit ces résultats avec des modes dadministration proches. Une seule étude a rapportée une lymphocytopénie avec une pneumopathie interstitielle chez 7 patients. Cette toxicité na pas été retrouvée dans les autres études publiées.
Le docetaxel a été testé plus récemment en association avec la radiothérapie en phase I fixant une dose recommandée de 20 mg/m2par semaine. Loesophagite et la neutropénie sont les deux toxicités limitantes. Une lymphopénie sévère est observée avec des cas de pneumopathies interstitielles sévères. Des études complémentaires sont en cours.
2 - Association de la radiothérapie à une chimiothérapie à dose cytotoxique
a / Association Platine- Etoposide
Cest lassociation qui a été la plus fréquemment testée. Une étude importante a été publié par le SWOG (11) avec pour les stades IIIA et IIIB une association de 2 cycles de chimiothérapie cisplatine (50mg/m2à J1et J8 ) et étoposide (50mg/m2J1à J5) et une radiothérapie délivrant 45 Gy (5 fractions de 1,8 Gy par semaine ). Un bilan était effectué 2 à 4 semaines après et une chirurgie était proposée en cas de réponse. Le taux de réponse objective était de 59 % avec 29 % de stabilité chez les 126 patients inclus. 71% des patients ont eu une thoracotomie. 21 % avaient une réponse histologique complète et 37% des résidus tumoraux microscopiques. Les survies à 2 ans étaient de 37 et 39% pour les stades IIIA et IIIB. Compte tenu de ces bons résultats un vaste essai regroupant plusieurs groupes coopérateurs américains est entrepris pour tester la place de la chirurgie.
Une autre étude de phase III rapportée par Jérémic (12) a comparé une radiothérapie bi-fractionnée (69,6 Gy avec deux séances par jour de 1,2 Gy sur 6 semaines) seule ou associée à une chimiothérapie concomitante par carboplatine 50mg et étoposide 50 mg par jour. La médiane de survie est de 14 mois pour la radiothérapie seule contre 22 mois pour la radiochimiothérapie avec une différence très significative sur la survie à 3 ans (11% vs 23%) chez les 131 patients inclus. Les toxicités étaient similaires dans les deux bras.
- b/ Association Platine -Paclitaxel
Lassociation Paclitaxel-Cisplatine sest révélée supérieure dans les stades IIIB et IV à lassociation étoposide cisplatine dans un essai randomisé (13). Ces deux drogues ont une capacité de radiosensibilisation. Cette association a donc été rapidement utilisée avec une irradiation thoracique concomitante.
Trois essais de phase II ont été publiés avec administration de carboplatine avec une AUC à 2 et paclitaxel 45 à 50 mg/m2 hebdomadaire et une radiothérapie standard ou hyperfractionnée (14).Les taux de réponses sont de 75 % avec des survies à 2 ans de 40 %. Loesophagite de grade 3-4 survient dans 6 à 49% des cas mais de courte durée. Lessai comprenant une radiothérapie hyperfractionnée rapporte en outre une toxicité pulmonaire de grade 3-4 de 16,5%. En analysant ces trois essais, il ny a pas dans cette association davantage thérapeutique en faveur de lirradiation hyperfractionnée. Cette association doit être évaluée par rapport au cisplatine-étoposide en particulier en raison dun coût nettement plus élevé.
CONCLUSION
En conclusion, on peut dire que les approches de radiothérapie et chimiothérapie concomitante, ainsi que les protocoles de radiothérapie hyperfractionnée ou de radiothérapie conformationnelle permettent daugmenter la survie par un meilleur contrôle local en raison dune augmentation de dose à la tumeur.
Ces traitements ont les même toxicités limitantes que sont loesophagite et à un moindre degré la pneumopathie.
La réduction des volumes pulmonaires et oesophagiens par les techniques conformationnelles et dans un avenir proche par la modulation dintensité permettrait de réduire cette toxicité. Les radioprotecteurs seront également un atout thérapeutique supplémentaire. Les essais de phase III mis en place actuellement de part le monde devraient définir les meilleures associations possibles.